Note d’intention par Aurélien Ambach Albertini

 

« De tous les animaux l’homme a le plus de pente

À se porter dedans l’excès.

Il faudra faire le procès

Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante

Qui ne pèche en ceci. « Rien de trop » est un point

Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point »

Extrait de « Rien de trop » Livre IX, fable 11

 

La Fontaine, Maître des Eaux et Forêts, grand observateur de la nature, nous appelle à lutter contre la tentation de ce que les grecs appelaient « l’hubris », la démesure.

J’ai redécouvert La Fontaine lors d’un atelier donné dans un lycée à des élèves de 2nd pendant la saison 2014-2015.  Le mois d’Octobre de cette année 2014 a été marqué par la mort de Remi Fraisse lors de la mobilisation contre le barrage de Sivens. Un jeune homme de 20ans, botaniste, amoureux de la nature, trouve la mort en voulant protéger une zone humide et sa biodiversité. Bouleversé, je m’étais imposé comme thème la nature. Après avoir tenté d’aborder la tragédie du Testet de manière frontale, j’ai compris qu’il me fallait trouver un autre angle d’attaque pour sensibiliser mes jeunes élèves aux limites de la planète.

« Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant 
Il le faut amuser encor comme un enfant. »

Extrait de « Le pouvoir des Fables » Livre VIII, fable 4  

 

La Fontaine, nous livre ici la recette magique des fables. Elles offrent un formidable moyen de faire avaler la pilule amère des reproches. Les hommes n’aiment pas qu’on leur fasse la morale, et détournent l’oreille lorsque l’on tente de les raisonner. C’est pourquoi pour capter leur attention rien de mieux que de leur raconter des histoires. Et cela marche !

A la révolution Française, la figure des rois des jeux de cartes a été remplacée par quatre philosophes, Voltaire, Rousseau Molière et La Fontaine. C’est bien la preuve de la portée révolutionnaire de ces fables, et de leur succès populaire. D’ailleurs le nombre d’expressions de la langue française héritées directement des fables en est un formidable témoin.  

Utilisateur de génie du vers libre, La Fontaine est sans doute l’un des plus grands poètes de la langue française. Malheureusement le florilège des fables les plus connues fait de l’ombre à de nombreuses fables magnifiques et malheureusement oubliées.

 

Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent comme-un point tous les bienfaits des dieux,
Te combattrai-je-en vain sans cesse,-en cet-ouvrage ?

Extrait de « Le Loup et le Chasseur » Livre VIII, fable 27  

 

 

Ma sélection tente de rendre hommage, à une sorte de La Fontaine écologiste avant l’heure. Je parle d’une écologie politique qui remet en question d’une façon générale le dogme de la croissance, le dogme du toujours plus, et qui prône comme première décroissance, celle des inégalités entre les hommes. Le projet regroupe une quinzaine de fables, avec à la fois des fables oubliées, des fables peu connues et des fables célèbres toujours bonnes à réentendre et à redécouvrir.  J’imagine entre les différentes fables de mettre en scène des transitions en forme de tableaux chorégraphiés sur fond musical, sortes de « clip », qui donneront à un éclairage particulier à chaque fable  afin qu’elle puisse nous évoquer, à travers les mots de la Fontaine, des préoccupations contemporaines.  Ainsi, les fables s’enchaîneront de façon logique et continue et formeront un tout cohérent comme si elles avaient été écrites précisément dans cet ordre. Il y aura 3 acteurs au plateau, Emilie Momal, Muriel Cocquet et Léo Lequeuche. Ils interprèteront tous les trois les nombreux protagonistes, en changeant parfois plusieurs fois de personnages dans la même fable. Cela sera une merveilleuse partition d’acteur qui permettra aux interprètes de changer régulièrement de voix et de corps et de montrer l’étendue de leur jeu.